Voyage au bout de l'Asie | |
1. Corsaires du Nam OUAlors que je pénètre le territoire lao le 25 octobre dernier, un compte à rebours est déclenché dans un placard de mon cerveau, celui des 30 journées qu'il me reste pour vivre l'aventure la plus folle de ma vie. Dès la frontière vietnamienne franchie avec son lot de bêtises - je me suis retrouvé rapatrié par une motobike en territoire vietnamien à attendre sous la pluie que quelque chose se passe avec cet ATM éteint, le seul de la région, et dont j'avais si désespérément besoin pour payer mon visa - je tombe pour ces terres qui m'émerveillent comme peu ont su le faire jusqu'à présent. Le Laos, avec ses villages aérés de cabanes montées sur pilotis, son atmosphère intacte de bois et de terre qu'une nature illuminée a laissé fleurir ça et là, et ses mille usages du bambou roi me fascinent déjà. Je sais le décors idéal planté pour une odyssée mémorable. Je retrouve Vincent à Savannakhet après une journée d'attente désabusée en compagnie d'un Irlandais vraiment con vivant au Vietnam sur ses 20% par an, coincé là par une vie qui ne lui réservait rien d'excitant chez lui, et qui n'avait rien d'excitant lui-même. Comme la plupart de ses semblables, il verse dans la médiocrité d'une fausse rédemption cristallisée autour des mauvais souvenirs d'une longue succession d'échecs. Nous entamons une course effrénée jusqu'à Phôngsali au nord du pays, ville minable encastrée dans de froides montagnes elles-mêmes encastrées entre la Chine à l'ouest et le Vietnam à l'est. Au passage, Vientiane, où je laisse mon ordinateur, Luang Prabang, où nous nous équipons sommairement, Oudomsay, promu lieu saint dans les Ecritures du Glauque par son hôtel chinois à putes. De Phôngsali, nous filons à Hat Sa sur la rive du Nam Ou. Nous sommes le 31 octobre. ![]() ![]() En ce milieu d'après midi, je suis frappé par l'esthétique d'une existence embrassant l'inconnu, convaincu de saisir là l'un des rares morceaux d'absolu qu'il me sera donner de toucher avant longtemps. Ça y est, nous quittons la terre ferme, livrés pour la première fois à cet élément que je connais si peu. ![]() Nous accostons la pirogue sur la grève d'un village qui nous accueille sans dissimuler sa surprise. Les quelques phrases clefs que nous avons pu faire traduire avant le départ nous sont d'un grand secours et nous obtiendrons table et gîte pour la nuit. Encore un soulagement - la situation eu été catastrophique si nous n'avions pu compter sur l'hospitalité des locaux. ![]() L'on nous sert une sorte de buffalo bourgignon accompagné de son riz gluant sur son lit de piment et sommes brièvement divertis par un Bollywood devant lequel nous serons plus d'une trentaine à nous extasier. Quelle étrange situation, tout de même, au milieu de ce village coupé du reste du monde (ni route ni électricité)... Le traditionnel chant du coq entonné dès 3h00 du matin n'aura de cesse de me taper sur le système, d'autant qu'on a chipé mes boules kies dans le bus - faut le faire, non? Le traditionnel lavage de dents s'effectuera désormais au milieu des poules, des porcs et des canards. Respectant en ce sens une coutume locale très répandue au Laos, nous nous enfilerons quelques shots de lao lao, l'alcool de riz qu'ils siphonnent à longueur de journée, avant de prendre un petit déjeuner à la soupe de sang. ![]() Les yeux bien décrottés, nous embarquons guillerets. Vincent peut-être un peu trop dans la mesure où il encaisse avec moins de bavarisme son apéro du matin, mais bon. Nous avons toujours de gros problèmes de coordination et ne tombons pas toujours d'accord sur la meilleure manière de manoeuvrer la barque. La Bérézina Ça va cogner. Au beau milieu d'un rapide hyper actif et purulent, nous perdons le contrôle de la barque et sommes emportés perpendiculairement dans son courant, impuissants à nous dégager du rocher monstrueux qui pointe son vilain pif comme une verrue au milieu du tumulte. La barque le heurte en son centre si bien que nous ne sommes emportés ni d'un coté ni de l'autre. Calée sur le roc, la pirogue chavire lentement mais assez sûrement pour s'incliner orthogonalement et laisser le Nam Ou déferler à l'intérieur. En un battement de cil, la barque se romp. Nous sommes emportés dans le courant. Agrippé à une planche du bateau disloqué, si si, comme dans les films, je me laisse couler jusqu'au bidon étanche où toutes nos affaires précieuses sont enfermées. Je l'attrape et rejoins bientôt la rive. Le choc commence à produire son effet et nous sentons monter l'horreur de l'accident comme un venin qui commence à agir. Debouts sur la berge nous encaissons l'échec en silence. Nous regagnons les pieds dans l'eau le lieu du crime comme un vilain rejoint sa cellule. Mon âme est le théâtre d'un duel opposant une honte sans nom à une indicible colère, celle du Nam Ou vainqueur. J'encaisse la tragédie garni de mon caleçon rose convaincu d'avoir perdu le reste de mes affaires. Ah, le ridicule ne tue pas, et ce qui ne te tue pas te rends plus fort! Vincent se positionne promptement en amont du rocher et se jette à l'eau. D'une bravoure exemplaire, il se propulse jusque sur les débris de notre embarcation où gisent encore, ô miracle, nos sacs! Il parvient à les dénicher de sous la bâche qui nous servait de toit et si l'honneur n'est pas sauf, au moins nous le sommes et nos affaires aussi. Le soulagement de n'avoir pas tout perdu est incommensurable, mais les pertes sont tout de même émotionnellement lourdes - toutes les fringues fétiches que j'ai porté quotidiennement ces 6 derniers mois, c'est qu'on s'attache... Je n'ai pour me consoler que quelques égratignures aux doigts à contempler en me disant que le naufrage aurait pu être bien plus terrible. Nous avions donné un nom à notre pirogue mais n'avons pas eu le temps de nous l'approprier assez pour en faire usage. Il s'agissait du "Cousteau Rica". Je ressasse le crash en me demandant pourquoi je ne portais pas le gilet de sauvetage que j'avais emprunté auprès d'une famille à Luang Prabang, Vincent est sur le rocher, nous attendons. Après un bon moment d'étranges vagabondages introspectifs, un speed boat vient à passer. Il ne peut s'approcher assez du rocher où Vincent se trouve perché sans risquer de se fendre royalement. Il va chercher des renforts et c'est bientôt tout un slow boat qui vient se déverser à la rescousse. Un jeune homme élastique rejoint Vincent en quelques brasses, noue la corde autours du gros paquet qui l'attendait, trouve la rive avec une extrémité à la main. Vincent nous rejoint vivement avec la cargaison. Tout le monde se remet de ses émotions et nous sommes jetés au prochain village en échange de notre toit. Vincent et moi avons, chacun de notre coté, fini de mûrir nos réflexions concernant l'incident : nous décidons d'un commun accord de nous accabler ni sur la responsabilité de l'un ou de l'autre, ni sur le sort terrible que cette journée nous avait réservé. Bien au contraire. Nous avons assez d'argent pour rebondir et nous acheter une autre barque! J'entame le pastis cependant que sèchent nos carcasses et nos restes. Les habitants de ce gentil petit village n'ont pas l'air de mesurer l'étranger de notre présence ici et n'ont aucune intention de nous céder une pirogue. A vrai dire, nous étions simplement témoins d'un des comportements les plus répandus au Laos : les gens s'en battent les couilles. Nous payons quelques kips pour tenter notre chance au bled suivant. ![]() Nous sommes bien reçus et dormirons chez un alcoolique du soir qui cherchera vainement à nous vendre de l'opium et du poulet. A défaut, des champignons dans leur soupe de sang feront l'affaire. Le soir nous gagne. Vincent en profite pour se perdre dans la jungle équipé d'un briquet lumière de fabrication douteuse, voire chinoise. Je suis réveillé par une bande de gamins pour aller répondre à ces drôles de cris que j'entendais depuis un bon moment sans savoir quelle sorte de jeu se tramait à une heure si tardive. ![]() ![]() Nous abordons un rapide particulièrement incertain et décidons de faire étape au village qui le borde. Il semblerait que les villages soient construits près de rapides et que leur taille leur soit proportionnelle, allez savoir pourquoi. Après juste collation, un indigène nous propose d'effectuer pour nous la manoeuvre. Une vraie leçon, un pas supplémentaire vers le grand art. L'homme danse avec les flots, il nous mène en bateau! Il nous joue le tour que nous, apprentis sorciers éblouis par tant d'adresse, n'aurions jamais su accomplir sans nous vautrer lamentablement au milieu d'arbres ou de rochers. Décidés à accomplir de grands pas pour l'humanité, nous reprenons les reines avec déférence. ![]() Plus tard encore, un rapide orange mécanique nous enjoint à la trêve et nous demanderons à un artiste local d'accomplir pour nous le prodige dont nous avions tant besoin : de même que son prédécesseur, il nous glisse avec souplesse en lieu sûr en slalomant entre les touffes dures et molles des rocs et des branches parsemant notre vaginale rivière. Encore une performance qui force le respect. ![]() ![]() Il nous offre un bon repas (riz gluant, pousses de bambou, feuilles cuites, piment Lucifer) et je lave de mes mains coupées un corps irradié par le soleil. Mes muscles boursouflés sont gauches; une mante religieuse tachée d'un oeil noir observe la scène impassible. Je suis invité à m'étendre et ce sont bientôt 6 jeunes garçons qui me passent sur le corps en me massant de la nuque aux orteils en conversant rapidement. Leurs rires finissent de me détendre entièrement, ouvrant grand le portail d'une nuit salvatrice qui me mettait dans les meilleures dispositions pour attaquer l'épreuve du lendemain. ![]() Oui, sauf que vers minuit une pluie diluvienne se mit à tomber et que des milliards de litres d'eau rejoignent le Nam Ou à la vitesse grand V. Vingt heures plus tard, le fleuve a pris 5 mètres, le courant est démentiel, des arbres entiers dérivent racines en poupe, l'aventure touche à sa fin. Cette déconfiture inattendue nous plonge dans une mélancolie passive et sans ressort. Les alternatives sont ragoûtantes : rentrer en trek avec une plaie infectée sous le pied équipé de mes super nouvelles sandales en plastique est impossible, le bus me chagrine infiniment plus encore. Quelqu'un nous dit que le fleuve ne sera pas praticable avant deux semaines. Un sentiment d'injustice dévore le reste de nos ambitions. La journée passe, la pluie s'abat. Des canards barbotent dans le terrain de pétanque municipal. ![]() Trêve de hai ku. Je fais enfin l'acquisition d'un short, un geste socialement responsable. Nous nous rendons au village voisin disposant d'une guest house gouvernementale (tout est gouvernemental en pays coco) où nous lèverons coq sportivement le coude en compagnie de Suisses bizarrement là, coincés eux aussi par la crue du Nam Ou. Dodo 20h00, y'a des habitudes qui ne se perdent pas.
![]() En route vers la non aventure que devait être la vente de la barque (nous avions déjà trouvé acheteuse pour 300.000 kips), nous nous apercevons d'une décrue significative... Et si... Sacre bleu! L'eau descend à vue d'oeil! Tout n'est pas perdu, ravalons notre résignation, hissons haut l'étendard de notre rêve et allons-y! Nous décidons d'embarquer dès le lendemain matin, mais tentons tout de même de ramener la barque vers le second village où nous logeons, à 1 km de là. Nous manquerons de couler dans un rouleau compresseur haut de 70 cm qui nous surprendra à la dernière seconde. Le problème, c'est qu'un trou pareil, on ne pouvait pas le voir, contrairement aux bouillonnements blancs partout ailleurs. A l'intérieur de la pirogue, l'eau monte aussi haut qu'à l'extérieur, et le moindre geste brusque nous prendrait par le fond. Vincent nous agrippe à une branche tandis que j'écope à en perdre haleine. Nos quelques minutes de navigation de la journée ont bien failli nous coûter le bateau.
![]() Lorsque nous êtes mal garé sur le Nam Ou, ce ne sont pas les flics qui vous collent des PV, la nature s'en charge mieux que quiconque. Extriquée dans des branchages surgis de la décrue nocturne, la pirogue gît sur le coté. Bilan de pertes : une rame et les planches de l'assise du passager arrière. Je pars donc en vadrouille à la recherche d'une scie et de planches. J'aurai bien du mal à attirer l'attention des joueurs absorbés par la pétanque qui cessent de faire semblant de m'écouter dès leur tour venu. Ils m'indiquent une maison en construction dans laquelle je me sers tranquillement. Je reconstruis donc le banc en moins d'une heure et fais l'acquisition d'une rame pour quelques kips, après quoi je foire un pet, ce qui me fait toujours beaucoup rire quand j'y pense.
![]() Nous prenons le large et passerons une journée idyllique à gérer comme des chefs. Les obstacles persistent à nous barrer la route mais nous sortons vainqueurs des bras de fer successifs que le Nam Ou se propose de jouer contre nous. Son style nous est de moins en moins obscur, nos capacité d'anticipation augmentent, notre habilité naissance nous emplit de joie. Enfin, nous maîtrisons la descente, délivrés des turpitudes où la rivière nous maintenait - la tête sous l'eau. Luxe, calme et volupté : nous laissons la barque dériver dans les endroits peu dangereux au gré de tourbillons mal décidés à nous emporter en nous couchant à chacune de des extrémités, laissant les nuages et les arbres danser avec le soleil dans ce que je conviens d'appeler une crazy celestial ballroom with dead ghost stars watching from the other side of the mirror. Pastis au thé, clopes, bronzette : une grosse lune point au sommet d'une montagne.
![]() En fin de journée, deux antennes surgissent de la jungle. Au même moment, un vacarme de tous les diables sonne un glas sans appel. Il mugit notre perte et nous enjoint à rejoindre la grève au plus vite. Nous marchons jusqu'à un bosquet du haut duquel nous apercevons un bourg qui ne peut être autre que Muang Khoua, ce qui était une excellente chose étant donné qu'il s'agissait d'une sacrée étape, mais le rapide dont elle était assortie était une autre affaire. Une sorte d'épingle où les flots viennent se fracasser contre le flanc d'une petite falaise en bouillonnant comme une foule à un concert d'Iggy Pop. Impossible de descendre sans exploser, d'autant qu'en cas de rupture nous serions absorbés vers le fond par cette rivière éperdue bafouillant quelque écume enragée dont le message était cependant clair comme de l'eau de roche (ah ah). L'option Walkyries nous tuerait, et notre dernière once d'espoir réside dans l'intérieur du virage. Le plan : rejoindre l'autre rive pour une sorte de course contre la mort et guider la barque le long de la corde depuis la terre ferme. Mais une fois arrivés, nous nous apercevons que des rochers minent également l'intérieur du virage. Ils auraient immanquablement brisé l'embarcation comme un morceau de paille, ce qu'elle n'était pas loin d'être, d'ailleurs. Dernier sursaut d'illusion : porter la barque de l'autre coté du bosquet où nous nous trouvons vers une rade naturelle frisant avec le nerf du tumulte dont nous aurions pu sortir saufs, et peut-être sains aussi. Ah, on était pas loin d'un Fitzcarraldo! Malheureusement, nous n'avions pas d'indigènes sous la main pour nous aider à transporter ces foutues centaines de kilos de bois par dessus ce bras de terre écaillé de rochers assérés et glissants, d'une végétation éclaboussante et anarchique, de sables profonds et gluants.
![]() Nous adressons de grands gestes déraillés aux pêcheurs qui batifolent de l'autre coté du rapide. Deux ploucs finissent par venir nous sauver, expliquant que la barque doit être abandonnée. Il n'y a rien à faire, sorry. Ce lurons nous déposent sur l'autre rive qui s'avère être une île - petit foutage de gueule qui finit de nous mettre d'exécrable humeur. Lorsqu'enfin nous entrons dans Muang Khoua plus mal que bien, nous sommes sales, épuisés, agacés, déconfits.
Nous trouvons tout de même une chouette guest house où nous nous remettrons d'aplomb dans d'excellentes conditions. Malgré ces bonnes grâces, Vincent veut renoncer, et c'est définitif. Il invoque la connerie des Laos et la monotonie du paysage. Je n'en reviens pas. Lorsqu'on se propose d'embarquer sur le même bateau, il faut s'assurer de la fiabilité de son partenaire, et je ne commence à réaliser la gravité de mon erreur. Je suis dans une situation critique puisqu'un bus part de Muang Khoua vers Luang Prabang et que je suis laissé pour compte avec les restes d'un rêve dont toute la magie vient d'être annihilée par la velléité de mon coéquipier.
La suite de l'aventure est ici : épisode 2/3
![]() Publié à 16:39, le jeudi 27 novembre 2008, Khouèng Phôngsali Mots clefs : aventure, Nam Ou, Bateau, pirogue, rame, traditionnel, folklore, forêt, village, rivière, barque, Bois, Fleuve, naviguer, octobre, danger, descente, chez l'habitant, accueil, sourire, naufrage, rapides, canoe, Kayak, accident, deuxbecs { Page précédente } { Page 17 sur 59 } { Page suivante } |
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